[FOCUS SMART CITY] Doha: la capitale du Qatar s’offre un “smart future”

À l’approche de la Coupe du Monde de Football 2022 dont elle est l’hôte, la capitale Qatarie s’est donné d’ambitieux objectifs technologiques et environnementaux afin de rejoindre le rang des « villes intelligentes » qui fleurissent à travers le monde. Baptisée « Tasmu », élévation en Arabe, l’initiative s’inscrit dans la « Vision 2030 » du Qatar chapeautée par le Ministère des Transports et des Communications. En effet, sa position en tant que premier pays exportateur de gaz naturel lui vaut également le prix du plus gros émetteur d’émission carbone par habitant au monde. Le projet représente donc pour le Qatar l’occasion d’inverser la tendance en s’imposant en leader de la transformation urbaine écoresponsable, pierre angulaire des objectifs de croissance du royaume.

Dans un rapport publié en 2014, le Ministère des Technologies de l’Information et des Communications précise sa volonté de centraliser les services offerts aux citoyens en mettant l’accent sur l’utilisation des nouvelles technologies dans tous les domaines, de la santé à l’éducation en passant par la prévention criminelle. Le rapport insiste sur la place prépondérante des Technologies de l’Information et de la Communication (ICT) ainsi que de l’Internet des Objets (IoT) dans nos sociétés, outils essentiels à la transformation digitale des villes et services publics. L’initiative fait également écho à la volonté de l’émirat de diversifier ses sources de revenus, par nature limitées puisque majoritairement issues des larges ressources naturelles dont il dispose. Ces mêmes ressources élèvent par ailleurs le royaume au rang de 6ème pays le plus riche du monde, ce qui permet des investissements conséquents dans les nouvelles technologies. À l’image des grandes puissances économiques, le Qatar adopte donc le « smart future » en vogue en se donnant les moyens de ses ambitions : 6 milliards de riyal qataris (soit plus de 1,5 milliard de dollars US) ont été attribués par le royaume aux secteurs public et privé pour financer les cinq premières années de lancement du projet.

En plus de moyens financiers adaptés, Doha bénéficie d’un terrain propice à l’innovation: la majorité de l’infrastructure, construite au cours des 40 dernières années, est plus apte à accueillir un équipement technologique que certaines grandes métropoles européennes. La transformation du paysage urbain répond également à un besoin logistique – Doha héberge près de 2 millions d’habitants, soit 80% de la population qatarie. Face à cette forte densité, la ville se donne le défi de s’approprier au mieux la mission de la « smart city » qui consiste à « mettre la technologie au service de la communauté afin d’améliorer les conditions de vie de ses habitants » selon le Ministère. À ce titre, 550 millions de dollars ont déjà été déboursés par le Ministère de l’Information et des Communications Technologiques pour équiper la ville de la fibre optique et ainsi garantir aux habitants l’accès à l’Internet très haut débit.

MSHEIREB DOWNTOWN : THÉÂTRE DE LA TRANSFORMATION NUMÉRIQUE DE LA VILLE

Le projet s’articule principalement autour du quartier historique Msheireb Downtown, qui s’étend sur 32 hectares. Débuté en 2010, la restructuration du quartier l’a transformé en l’un des plus écoresponsables au monde. Selon le site officiel, l’aménagement du « smart quartier » Msheireb met l’accent sur les énergies renouvelables et promet une réduction des besoins énergétiques de 32%. Une armée de 6,400 panneaux photovoltaïques et panneaux solaires thermiques permettrait de fournir de l’électricité ainsi que 75% de l’eau chaude aux quelques 800,000 bâtiments qui peuplent la zone. L’eau serait récupérée des précipitations et outils de climatisation, de manière à économiser près de 288 millions de litres par an. Tous les bâtiments construits à cet effet sont par ailleurs certifiés LEED or ou LEED argent, gage de l’attention portée à l’aménagement écologique du site, à l’utilisation responsable des ressources naturelles ainsi qu’aux matériaux utilisés pour la construction. Ces engagements ont d’ailleurs valu au projet Msheireb Downtown le premier prix mondial de l’Architecture Futuriste en 2012.

Par ailleurs, le géant de la télécommunication français Orange a profité de cet investissement pour développer un partenariat à plusieurs millions de dollars avec son homologue qatari Meeza, visant à fournir « la majorité des applications et services intelligents » du quartier Msheireb selon le communiqué officiel. En effet, le Ministère souhaite « développer, intégrer et surveiller l’intégralité de son infrastructure, y compris les routes, le réseau ferroviaire, les aéroports, les communications, l’électricité et les bâtiments afin d’optimiser les ressources et de maximiser les services offerts aux habitants ». Orange Business Services supervise donc l’installation et le développement de 500 000 capteurs ainsi que du centre de commande principal qui les accompagne, et permettra par la suite le contrôle des bâtiments et services équipés desdits capteurs. Les services concernés varient de la vidéosurveillance au traitement automatique des déchets, en passant par l’éclairage public, les parkings et l’accès aux bâtiments. Le contrat prévoit également le développement d’applications destinées aux usagers « dans les domaines du service public, du paiement en ligne, de l’énergie et de la navigation », toujours selon le communiqué de presse. Ces avancées témoignent de la transformation digitale de Doha déjà bien entamée.

Les transports se sont aussi mis au vert à Doha : une attention particulière a été portée au réseau ferroviaire de la ville en vue de l’accueil de plusieurs millions de visiteurs à l’occasion de la Coupe du Monde de Football 2022. À cet effet, 9 milliards USD – soit 24% du budget annuel – ont été investis par l’état dans le développement de nouvelles mobilités, afin de pallier l’absence quasi-totale de transports publics. Une première pour un pays dans lequel chaque habitant possède au moins une voiture. Parmi les projets phares, on compte notamment la création d’un métro entièrement électrique, automatisé et interconnecté, dont la vitesse peut atteindre les 100km/h. À titre d’exemple, le métro parisien roule à environ 25km/h (tout matériel roulant confondu) et sa vitesse de pointe s’élève à 70 km/h. Tout type de clientèle y trouvera son compte puisque la rame se divise en deux classes, « gold » et « standard », avec un prix de départ évalué à 0,50 centimes d’euro pour le ticket « standard ». Au total, 110 rames interconnectées constitueront le réseau ferroviaire, auquel certaines entreprises françaises telles que le groupe Vinci ont notamment contribué. Les parkings et services de livraisons ont quant à eux été relégués dans les sous-sols, afin d’encourager les habitants à se déplacer à pied ou à vélo, ou à emprunter les transports publics.

LUSAIL CITY : LA VILLE DU FUTUR

Projet emblématique du royaume, Lusail City se targue de répondre aux défis urbains contemporains : surpopulation, pollution, consommation croissante de ressources énergétiques telles que l’eau, l’électricité ou la climatisation pour certains pays comme ceux du Golfe. Construite à 15 km de la capitale sur une surface de 38 km2, Lusail City se veut « self-contained » (littéralement « autonome ») : elle sera divisée en 19 quartiers proposant chacun un large éventail de services, tels que des centres commerciaux ou des quartiers d’affaires, mais aussi des hôpitaux et des mosquées. Avec une capacité d’accueil estimée à 450,000 habitants, Lusail City se veut une véritable vitrine high-tech. Et pour cause, il est prévu que la ville futuriste accueille les cérémonies d’ouverture et de clôture de la coupe du monde de 2022.

Une infrastructure ICT intégrée couvre, entre autres, les télécommunications, la maintenance de l’infrastructure urbaine ou encore les systèmes de sécurité et de surveillance. Le réseau des objets connectés est suivi et commandé depuis le centre de contrôle ; tout ce qu’il se passe au sein de la ville est détecté en temps réel par les caméras de surveillance. Le « Lusail Command and Control Center » (LCCC) suit et analyse toutes les données récoltées des capteurs intégrés au tissu urbain. En plus d’un environnement parfaitement sécurisé, les résidents pourront bénéficier de nombreux services intelligents. La ville prévoit par exemple un accès illimité au réseau WiFi public ainsi que la mise à disposition de panneaux de renseignements connectés qui permettent de connaître la météo, le plan de la ville ou encore les activités du moment.

En termes d’infrastructure urbaine, Lusail mise majoritairement sur la maximisation de l’utilisation des ressources naturelles : des systèmes d’irrigation permettent la récupération de l’eau, et les bâtiments répondent tous aux normes écoresponsables. Autres exemples, le système de climatisation, qui s’adapte en fonction de la température ambiante et de l’exposition au soleil de l’infrastructure ; ou encore les lampadaires, qui génèrent plus ou moins d’électricité en fonction de l’heure et des conditions météorologiques. En outre, 17% du terrain est destiné à ne pas être exploité, de manière à créer un environnement plus aéré. Un réseau de tramway 100% électrique sera aussi mis en place : le « Light Rail Transit » (LRT) parcourra un trajet de 19 km et desservira 25 stations. Autre alternative : les « taxis flottants », navettes maritimes reliant la côte aux îles avoisinantes.

Forte d’aménagements urbains à la pointe de la technologie, Doha s’impose à présent parmi les « villes les plus avancées du monde sur le plan de l’urbanisme et du développement technologique » selon certains experts. Les autorités prévoient en outre de numériser l’intégralité des services publics d’ici 2020. À ce titre, des aperçus des avancées technologiques Qataries seront exposées à la Smart City Expo World Congress organisé par Fira Barcelona fin octobre 2019. Plusieurs enjeux liés à la transformation digitale urbaine seront abordés à cette occasion, tels que la cyber sécurité, l’entrepreneuriat, l’intelligence artificielle et l’urbanisme.

DES PROGRÈS EN DEMI-TEINTE

Cependant, les développements initiés par le royaume se déroulent au rythme de nombreuses controverses concernant certaines de ses pratiques en toile de fond. Les championnats du monde d’athlétisme qui ont eu lieu plus tôt cette année ont défrayé la chronique, non pas pour relever des performances sportives inédites, mais plutôt pour dénoncer leur « absurdité climatique », dixit le parti européen des Verts. La chaleur accablante a poussé 28 des 70 marathoniennes à abandonner, en dépit des 3 000 bouches d’aération installées tout autour de la piste. Destinés à tempérer les 40 degrés ambiants, les canons d’aération semblent par ailleurs malvenus dans un stade à ciel ouvert. La polémique a pris encore d’avantage d’ampleur avec l’annonce, quelques jours plus tard, de l’installation de climatiseurs dans les rues de la capitale. En effet, l’augmentation des températures estivales au Qatar est telle que même les militants écologistes se sont résignés à concéder au royaume la nécessité de refroidir l’air ambiant.

L’état tente cependant de tenir tête aux critiques en dévoilant des stades 100% « eco-friendly » destinés à l’accueil de la Coupe du Monde de Football 2022, déjà reportée en vue de l’insoutenable chaleur escomptée. Les stades seraient en effet bâtis à partir de conteneurs, ainsi démontables et transportables. Selon la présentation vidéo officielle du projet, cela leur permettrait d’être par la suite reconvertis « en shopping centres ou en centres éducatifs », voire d’être envoyés en pièces détachées « aux pays en voie de développement ». En effet, ces réflexions visent à répondre aux critiques concernant le manque de culture footballistique du pays, qui laisse présager un destin funeste pour les 7 stades érigés une fois le tournoi terminé.

Ces annonces sont également ternies par les conditions de travail déplorables des ouvriers du chantier, dénoncées notamment par le parti européen des Verts qui encourage le boycott de l’évènement. Le Guardian a recensé la mort de 44 des ouvriers travaillant sur le chantier, soit « presque un décès par jour ». Une statistique révélatrice de la dureté du quotidien des employés à la construction du stade : un accès à l’eau potable payant, malgré des températures avoisinant les 50 degrés ; la confiscation des papiers d’identité ; des salaires non versés ou encore des chambres d’hôtels partagées entre une dizaine d’ouvriers.

CONCLUSION

Malgré les controverses, le Qatar s’affiche en acteur incontournable de la ville de demain. Forte de moyens financiers considérables, le royaume s’autorise en effet des innovations que peu peuvent se permettre, tels que les immeubles certifiés LEED or ou LEED argent qui représentent un surcoût par rapport aux méthodes de construction traditionnelles. Au même titre, les 200 milliards de dollars investis dans les 7 stades destinés à accueillir l’évènement FIFA promettent de présenter un réel spectacle aux amateurs de nouvelles technologies. Le royaume est donc en bonne voie de réaliser les objectifs fixés dans sa « Vision 2030 », à savoir l’élaboration d’une ville « hyper-connectée, ultra-rapide, zéro émission carbone ». Cependant le Qatar se doit de revoir ses ambitions si les inquiétudes concernant la protection des droits de l’homme et de l’environnement au sein du royaume continuent d’éclipser ses avancées technologiques. 

Sources:

Architectural Record 

Orange Business Services

Destination of the World News

SmartCitiesWorld

Al Bawaba

Euronews Living

ME Construction News

Lusail City

Carnegie Mellon University Qatar News

Smart City Expo Doha

Ministry of Information and Communications Technology

Cityramag

Jeune Afrique